Carnets de l’Ifpo

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La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient
Mis à jour : il y a 3h 20 min

Les pressoirs de Syrie du Nord

2 avril, 2018 - 11:00

Ce billet est le verbatim de la conférence donnée par Olivier Callot au Salon du livre francophone de Beyrouth le novembre 2017 à l’occasion de la publication aux presses de l’ifpo de son ouvrage sur les pressoirs antiques de Déhès (Syrie du nord).

Je ne vous expliquerai pas ici en détail comment fonctionnaient les pressoirs à vin ou à huile de Déhès dans le Massif Calcaire de la Syrie du Nord. Pour cela vous avez Déhès II. Les pressoirs. J’ai préféré, dans cette intervention, vous présenter une petite chronique, peut-être un peu décousue, des différentes circonstances qui m’ont mené à cette publication. Ainsi, normalement devrais-je me présenter à vous, tel un bourgeois de Calais, en chemise et la corde au cou. En effet, c’est dans cette tenue que les condamnés devaient faire amende honorable avant d’être brûlés en place de Grève ou pendus à un quelconque gibet de Montfaucon. Toutefois j’ai jugé bon de garder une tenue plus discrète pour vous éviter un spectacle à la fois hollywoodien et certainement de très mauvais goût. Je vais donc simplement essayer de vous raconter l’histoire d’une erreur et même d’une faute qu’à mon grand regret j’avoue avoir commise.

En 1984, je faisais paraître dans cette belle collection qu’était celle de l’Institut d’Archéologie de Beyrouth à l’époque, devenu depuis l’Ifapo et aujourd’hui l’Ifpo. Je faisais donc paraître un ouvrage intitulé Huileries antiques de la Syrie du Nord qui, lors de sa parution, fut assez bien accueilli et, pourtant, il me faut l’avouer, cette étude est en bonne partie fausse.

Mais, revenons quelques années en arrière. En 1964 j’étais un jeune et timide étudiant à l’Ecole d’architecture de Strasbourg, qui dépendait alors de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris. Passionné d’histoire ancienne et d’archéologie, mais sans la moindre expérience, je suivais en auditeur libre les cours de Daniel Schlumberger, alors professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg. Comme il se trouvait que, par ma mère, j’avais avec lui un lointain cousinage, je le voyais souvent chez lui. Si bien que lorsqu’en 1966 il fut nommé directeur de l’Institut d’Archéologie de Beyrouth pour succéder à Henri Seyrig, il me proposa de participer à une mission archéologique. Il tint parole et je fis mon premier voyage, en avion et en Orient, pour arriver à Beyrouth en juin 1967, afin de participer à la mission de Haute Syrie que dirigeait alors Georges Tchalenko (fig. 1). Ce dernier était alors le spécialiste incontournable (comme on dit de nos jours) de la région que l’on appelle le Massif Calcaire de la Syrie du Nord. Son vaste ouvrage en trois volumes – Villages antiques de la Syrie du Nord – paru entre 1953 et 1958, était considéré, comme l’a souligné Maxime Rodinson, comme un modèle du genre. Cela faisait donc de lui un savant reconnu et quasi intouchable.

Fig. 1 : Georges Tchalenko (au centre, en 1968, à l’hôtel Baron d’Alep) et Henri Seyrig (à gauche en 1966, à droite avant guerre). Photothèque de l’Ifpo.

Georges Tchalenko était un personnage complexe et d’un abord parfois difficile (on m’avait d’ailleurs mis en garde). Né en 1905 à Saint Petersbourg, il était russo-ukrainien par son père et finnois par sa mère. Après avoir fui la Russie dans les années 20, il réside quelques temps en Finlande devenue indépendante. En 1931, il obtient son diplôme d’ingénieur-architecte à Brunschwig, en Allemagne. Il travaille quelque temps avec des membres du Bauhaus tels que Walter Gropius ou Mies van der Rohe. En 1933, pour des raisons politiques, il se voit contraint à fuir l’Allemagne, ce qu’il fait à bicyclette, jusqu’au Danemark. Puis, de là, on le retrouve en 1934 sur les fouilles danoises de Hama dirigées par Harald Ingholt. Remarqué par Henri Seyrig, alors Directeur des Antiquités du Mandat sur la Syrie et le Liban, il entre dans ce service en temps que dessinateur puis architecte en 1934-35. On le retrouve ainsi à Palmyre, mais surtout, depuis 1938 dans le Massif Calcaire de la Syrie du Nord où il dirige les restaurations de Saint Syméon le Stylite et de Qalblozé. À la fin des années 30 il collabore aussi avec Jean Lassus sur le site de Brad. Se passionnant pour cette région particulièrement attachante il parcourt les différents djebels en long et en large (fig. 2), relevant des monuments et prenant quantité de photos qui enrichiront sa très riche documentation. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Seyrig le garde dans l’Institut qu’il vient de créer à Beyrouth dans la belle maison Beyoum (fig. 2), si chère au cœur de bien des archéologues. C’est à ce moment, comme il avait un statut d’apatride, qu’il obtient la nationalité libanaise ainsi que son épouse Gerda  (pour l’anecdote notons que son fils, né en Angleterre avant guerre, était, lui, sujet britannique). C’est durant cette période qu’il élabore son vaste ouvrage sur les villages du Massif Calcaire. Il le rédige en allemand et en établit la version française avec l’aide, et je dirai même la complicité, d’Henri Seyrig.

Comme Georges Tchalenko me l’a souvent avoué il était tombé sous le charme et peut être plus de cette région qui, je le reconnais également, est particulièrement attachante. Cet engouement a fait qu’il a voulu à tout prix en faire une région différente des autres, dotée d’une société et surtout d’une économie toute particulière qui, aux Ve et VIe siècles, était entièrement consacrée à la monoculture de l’olivier et à la production d’huile d’olive. L’abondance des pressoirs, déjà soulignée par les premiers explorateurs de ces montagnes – Melchior de Vogüé ou Howard Crosby Butler – était là pour le confirmer. Ces interprétations n’étaient pas pour déplaire à Henri Seyrig qui fut toujours amateur de théories audacieuses énoncées par des personnages parfois un peu marginaux qu’il se plaisait à promouvoir. Ce sont aussi ces conclusions qui ont séduit Maxime Rodinson, qui voyait dans son ouvrage une « pierre angulaire de la science ».

Fig. 2 (de gauche à droite) : G. Tchalenko vers 1940 à Bashmishli ; la maison Bayoum, à Beyrouth ; G. Tchalenko à Déhès, en 1966, lors de la visite des gendarmes (photothèque de l’Ifpo)

Quelques années après la parution de ses « Villages », en 1966, Tchalenko entreprend de faire lever par des topographes les plans de trois villages – Me’ez, Sergiblé et Déhès –  dont il souhaitait faire les monographies. La mission de 1967 avait pour but d’achever le plan de Déhès en complétant tous les détails qui ne figuraient pas sur le simple plan topographique. C’est à cette campagne que je fus attaché de juin à novembre. Comme je le disais au début, j’étais à ce moment un jeune étudiant en architecture, ce qui voulait dire pas grand chose, n’ayant jamais travaillé sur le terrain et même n’ayant jamais exécuté un relevé. Pourtant Georges Tchalenko avec qui, contre toute attente, je m’entendais fort bien, me confia un programme précis avec pour simple consigne : « débrouillez-vous » (pour rester poli). Je devais relever la petite église secondaire dite ouest, les tombes et, surtout, les pressoirs (j’y arrive enfin !). Mon travail consistait à ne relever que ce qui était visible de ces pressoirs sans me soucier de ce qui était masqué par de la terre ou des effondrements de blocs. Tchalenko m’expliquait que cette région avait été entièrement consacrée à la monoculture de l’olivier, à la production d’huile et à son commerce et ce, dès l’époque romaine. Donc, à Déhès, comme dans tous les villages voisins, les pressoirs étaient des huileries. Dans les années 40 il avait dégagé l’un d’eux dans le village de Behyo dans le djebel voisin de il A’la à proximité de Qalblozé. C’est cette installation qui, dans son ouvrage, illustre le chapitre sur les pressoirs. C’est apparemment le seul qui ait été fouillé et étudié et cela paraissait suffisant ! Malgré cela, en 1967, je commençais à faire dégager l’un d’eux. Mais cette tentative fut instantanément arrêtée par un ordre sec et impératif : pas de dégagement des pressoirs, il suffit de les indiquer tels quels sur le plan puisque ce sont des huileries dont on connaît le mécanisme de fonctionnement, point final ! J’ai tout de même pu constituer un petit dossier concernant 16 pressoirs sur les 23 identifiés à cette époque. Mais, je le rappelle, sans aucun dégagement ce qui, bien entendu n’était guère propice à une étude détaillée.

Fig. 3 : O. Callot à Brad en 1968 (photothèque de l’Ifpo)

Les années qui suivirent cette première mission, c’est à dire entre 1968 et 1970, furent surtout consacrées à l’étude des églises de villages dites « à bêmas » (fig. 3). Ces bèmas étaient des sortes de tribunes aménagées au centre des nefs sur lesquelles je ne m’étendrai pas aujourd’hui. Toutefois, entre deux bèmas, je continuais à m’intéresser aux pressoirs si nombreux dans tous les villages que je parcourais. Je prenais des notes, faisais des relevés, mais toujours sans procéder à la moindre fouille ! Georges Tchalenko m’avait conseillé de m’intéresser à cette question encore très peu exploitée dans le monde archéologique de cette époque. En effet, il n’existait que des travaux limités, en particulier sur l’Afrique du Nord, ou quelques allusions dans des articles ou des rapports de fouilles, mais il n’existait aucun travail de synthèse. Je fus aussi encouragé dans cette recherche par les deux grandes figures que furent Daniel Schlumberger et, surtout, Henri Seyrig. À ce propos je me souviens d’un passage chez ce dernier en 1971 dans son bel appartement de Neuchâtel où nous eûmes une longue discussion sur ce sujet, mais, bien sûr, il s’agissait toujours d’huileries.

En 1973 j’entrais au CNRS et mon directeur du moment, Jean Pouilloux, me conseilla d’utiliser ma documentation pour en faire une thèse qui ne fut soutenue qu’en 1979 et publiée en 1984 grâce à Ernest Will et Georges Tate. Ce furent mes tristement célèbres Huileries antiques de la Syrie du Nord. Toutefois, à ce moment, ce travail avait été bien accueilli et j’eus même droit à des félicitations et c’est peut-être un peu présomptueux de ma part de penser que j’avais un peu fait un travail de pionnier.

Durant les années qui suivirent, mes activités archéologiques s’éloignèrent nettement des pressoirs. Pourtant, c’est à partir des années 1990-2000 que les recherches sur les pressoirs antiques se multiplièrent dans de nombreuses régions tout autour du bassin méditerranéen. Les publications se multiplièrent et je citerais, tout particulièrement, celles de Jean-Pierre Brun, aujourd’hui professeur au Collège de France,  sur Le vin et l’huile dans la méditerranée antique (2003) ou Archéologie du vin et de l’huile dans l’Empire romain (2004). Dans son chapitre sur la Syrie du Nord c’est avec une bienveillante discrétion qu’il met en doute le fait que ces pressoirs aient tous été des huileries. D’autres chercheurs, moins charitables, ont carrément affirmé que je m’étais lamentablement trompé. Quant à moi, à ce moment, je demeurais persuadé que les théories de Tchalenko restaient les bonnes.

C’est en 1987 que Georges Tchalenko nous a quitté. Comme il me l’a souvent dit, à part Henri Seyrig, il n’avait jamais beaucoup aimé la France et les Français qui, selon lui, n’ont pas été assez reconnaissants à son égard. Mais il vaut mieux oublier tout cela…

C’est en 1998 que Georges Tate, alors directeur de la Mission archéologique de la Syrie du Nord, me fit une proposition qui allait tout changer. Il me demandait en effet de me joindre à l’équipe qui, sous la responsabilité de Bernard Bavant, étudiait le site de Déhès où j’avais fait mes premières armes en 1967. Il souhaitait que j’étudie les pressoirs de ce village et, pour cela, il me donnait les moyens de les fouiller. Et, pour accompagner cette proposition, il me confiait un petit dossier concernant 16 pressoirs retrouvés dan les archives Tchalenko  déposées à Damas. Vous n’imaginez pas quelle fut mon émotion lorsqu’en ouvrant ce dossier j’y trouvais mes relevés de 1967. Ainsi je pu enfin fouiller en détail les pressoirs de ce village, ce que je fis au cours de huit campagnes d’environ un mois chacune en 1998 et de 2004 à 2010. En 1967, nous comptions 23 installations, 29 en 2009, et nous pûmes en fouiller 20 avant que les tristes événements qui ravagent la Syrie nous obligent à arrêter nos travaux.

C’est toujours persuadé qu’il s’agissait d’huileries que j’entrepris ces fouilles sans trop me poser de questions. Toutefois, à mesure de leur progression nous ressentions, mon collègue Bernard Bavant et moi-même, une curieuse impression, un peu comme s’il y avait des ratés dans le moteur, et nous nous disions de plus en plus souvent « et si M. Brun avait raison quand il disait que certains de ces pressoirs étaient plus destinés aux raisins qu’aux olives ». Cependant, bien que pressentant quelque chose, ce n’est que pendant la dernière campagne, en 2010, que j’ai fini par admettre mon erreur, et quelle erreur ! Sur les 29 pressoirs de Déhès, seulement trois étaient des huileries, les autres étaient certainement des pressoirs à raisins.

À présent je vais essayer de vous expliquer, de façon très simplifiée ce qui caractérise ces deux types de pressoirs. Je serai cependant assez bref car, d’une part, le développer de façon trop détaillée nous entraînerait beaucoup trop loin et, d’autre part, vous ne consulteriez pas mon livre. Voyons d’abord les olives. Pour la fabrication de l’huile il fallait procéder à deux opérations successives : le broyage suivi du pressurage, ce qui s’effectuait avec deux appareils différents : un moulin et une presse comme on peut le voir dans le pressoir n°6 de Déhès (fig. 4). Les trois huileries que nous avons fouillées à Déhès (n°6, 22 et 28) sont toutes de ce type et doivent dater de l’époque romaine (IIe – IVe siècles). Seul ce pressoir n°6 a été modernisé et doté d’une presse dite à vis. Les autres ont été abandonnées probablement dès le IVe siècle.

Fig. 4 : proposition de reconstitution du pressoir P.6 de Déhès, moulin et presse « à treuil suspendu » (O. Callot).

Quant aux pressoirs à raisins, il en existe de différents types correspondant à une lente évolution des techniques dans le temps. Les premières installations, d’époque romaine, étaient de simples bassins taillés dans le roc où les raisins étaient foulés aux pieds puis, un peu plus tard ont eu l’idée de les écraser avec des rouleaux en pierre (P. 15, fig. 5). Puis, à mesure que la culture de la vigne se développait, on a adopté des méthodes plus performantes avec des installations dotées de presses, probablement inspirées de celles à olives, où les leviers étaient entraînés par des treuils (par exemple P.10, fig. 5).

Fig. 5 : Déhès, bassin et rouleaux du pressoir P.15 (à gauche) et proposition de reconstitution du pressoir P.10 (O. Callot).

Enfin, probablement dès le IVe siècle, mais surtout au Ve, ces presses à treuils furent finalement remplacées par des appareils encore plus puissants où le levier était manœuvré par des vis liées à un lourd contrepoids (par exemple P. 13 ou P.12, fig. 6).

Fig. 6 : Déhès, reconstitution du pressoir à raisin P.13 (à gauche) et détail (à droite) de la pierre d’ancrage du pressoir P.12 (O. Callot).

Ces presses étaient établies dans de grands bassins taillés dans le roc où la niche destinée à caler le levier était placée dans son axe (par exemple P. 9). C’est d’ailleurs la présence du bassin et du levier axé qui caractérisent les presses à raisins. Les grappes devaient être placées dans des sortes de caisses ajourées en bois puis soumises à la pression du levier (par exemple P. 21). Elles exprimaient leur jus qui se déversait dans des recettes. 

Fig. 7 : Déhès, axonométrie du pressoir P.9, à niche axée (à gauche) et restitution du pressoir P.21 (O. Callot).

Ces dernières qui, elles aussi, caractérisent les pressoirs à raisins, étaient des citernes dont la capacité n’était jamais inférieure à 1000 ou 1500 litres (il y en a même une qui pouvait contenir plus de 5000 litres) (par exemple P. 10). Je vous montre ici cette petite grille taillée dans le rocher dans l’orifice qui relie le bassin à la recette dans le pressoir 26. Si nous étions dans une huilerie, cette grille n’aurait jamais pu retenir les noyaux et les pulpes d’olives. En revanche elle convient parfaitement pour des tiges de grappes. C’est certes un très petit détail, mais ô combien éloquent !

Fig. 8 : Déhès, ouverture de la recette du pressoir P.10 (à gauche) et détail (à droite) de la grille séparant le bassin de la recette du pressoir P.26 (O. Callot).

Je remarquerai aussi que toutes ces installations, huileries ou pressoirs à raisins, sont établies dans des zones rocheuses où les différents équipements pouvaient être réalisés. Mais ce qu’il est intéressant de noter c’est que toutes les transformations ont toujours été effectuées dans le pressoir d’origine, quitte à le reconstruire presque entièrement. C’est vous dire la valeur que devaient avoir ces emplacements (par exemple P. 10). Encore un dernier point et certainement pas des moindres, c’est l’intérêt de la fouille par rapport aux idées reçues. Ce simple exemple (le pressoir P.13, avant et après la fouille, fig. 9) en dit suffisamment long.

Fig. 9 : Déhès, le pressoir P.13, avant et après la fouille (O. Callot)

Enfin, pour élargir le débat, on remarquera qu’à l’époque romaine,  et même hellénistique, on peut proposer, dans ces montagnes, l’hypothèse d’une agriculture où ni la vigne ni l’olivier n’avaient un rôle prépondérant, mais participaient simplement à une économie agricole basée sur la polyculture et l’élevage. Ce serait à partir du IVe siècle que la vigne est devenue une culture dominante et c’est à ce moment que l’on construit la plupart des pressoirs à treuils puis à vis destinés à une très importante production et certainement à une exportation vers les grands centres urbains voisins comme Antioche, situé à seulement une quarantaine de kilomètres de Déhès. En revanche ce n’était certainement pas le cas pour l’huile dont la production a production devait à peine suffire à la consommation du village.

On a souvent écrit, et Georges Tchalenko comme les autres, que l’économie du Massif Calcaire n’avait pas survécu à l’invasion arabe du VIIe siècle, qui aurait empêché tout commerce lointain. Et là je m’inscris en faux, comme je l’avais déjà écrit dans ma thèse à propos de l’huile. D’une part, il ne s’agissait pas d’huile, mais de vin et, d’autre part, un commerce lointain n’a probablement jamais existé et les débouchés commerciaux, beaucoup plus proches, étaient toujours là. J’en veux pour preuve, à Déhès, mais certainement dans bien d’autres villages, la construction ou la reconstruction de pressoirs nouveaux au début du VIIe siècle, c’est à dire sous domination Omeyyade. Les fouilles menées de 1976 à 1978 par Jean-Pierre Sodini et Georges Tate à Déhès ont très bien montré que ce n’est qu’à l’époque Abbasside, au IXe siècle, que s’amorce le déclin, cette fois irrémédiable, de cette région qui ne sera définitivement désertée qu’au moment des croisades aux Xe et XIe siècles.

Avant de conclure je souhaiterai rendre un hommage, peut-être un peu tardif, à Jean Sauvaget qui, dès 1941, avait écrit que la prospérité de ces montagnes venait de la culture de la vigne. Hypothèse qui, sans commentaire, avait été qualifiée d’erreur par Tchalenko.

Voilà, j’ai terminé cette petite et peut-être un peu trop longue chronique. Cette mise au point n’est pas vraiment à l’honneur de son auteur, mais il me fallait la faire. Enfin, je conclurais avec un souhait : celui que l’on retourne un jour à Déhès pour pouvoir, dans la paix, achever cette étude trop brusquement interrompue. Cela se fera probablement sans moi, mais les jeunes ne manquent pas…

Olivier Callot

Beyrouth le 8 novembre 2017

À propos du livre d’Olivier Callot :

« Déhès II : les pressoirs, Olivier Callot », collection Bibliothèque archéologique et historique (BAH) 210, ISBN : 978-2-35159-732-3

Quand l’huile se transforme en vin : les pressoirs de Déhès

Pour citer ce billet : Olivier Callot, « Les pressoirs de Syrie du Nord », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 02 avril 2018. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7765

Olivier Callot est Directeur de recherche honoraire au CNRS, chercheur émérite et membre associé du laboratoire Hisoma et de l’Ifpo.

Page personnelle et bibliographie sur le site du laboratoire Hisoma : http://www.hisoma.mom.fr/annuaire/callot-olivier

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Comment informer différemment en contexte autoritaire ? Encadrement de la profession et innovations journalistiques en Jordanie

27 mars, 2018 - 19:03

7iber (https://www.7iber.com/)

« Dans les années 80, si on voulait une information indépendante en Jordanie, on écoutait RMC Moyen-Orient. »

Suleyman Sweiss, directeur de la l’Association jordanienne pour les droits de l’Homme, 17 février 2017

Des années 1980 à aujourd’hui, le paysage médiatique jordanien a bien changé avec l’arrivée des chaînes satellitaires et d’Internet, deux révolutions qui ont bouleversé la production de l’information. À première vue, on pourrait penser que l’accès à l’information s’est fortement démocratisé, notamment depuis 1989, date de « l’ouverture démocratique » du système politique jordanien. La liberté de la presse étant garantie par la monarchie, on pense alors que les médias ont gagné leur indépendance et que les journalistes vont pouvoir affirmer leur rôle de contre-pouvoir, et abandonner celui de porte-parole du régime. La réalité est telle que, trente ans plus tard, les autorités politiques exercent une influence constante sur la sphère médiatique, en particulier en encadrant la profession via la définition d’une « bonne manière » d’être journaliste.

Cet article résume une recherche réalisée dans le cadre du Master 2 « Expertise Politique Comparée » de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, et basée sur une enquête de terrain de trois mois (janvier-mars 2017) à Amman. Mon postulat de départ est l’homogénéité de la production des grands médias jordaniens (TV, presse écrite et radio) qui serait le résultat direct d’un contrôle du régime dont je vais détailler les mécanismes.

À partir de ce point de départ, je me suis interrogé sur les moyens dont les Jordaniens disposent pour s’informer différemment sur leur pays. Ainsi, je me suis rendu compte qu’une forme innovante de journalisme était en train d’émerger par le biais d’Internet, « arène d’expression la plus libre et la plus authentique du pays » selon une journaliste jordanienne en free-lance.

J’ai donc circonscrit mon objet d’étude aux médias numériques non-gouvernementaux, suivis par de très nombreux Jordaniens, qui ont en commun de ne pas bénéficier de financements publics et qui ont l’ambition de proposer une offre médiatique différente de celle des grands médias nationaux. On compte à peu près 400 médias numériques en Jordanie, mais seulement une vingtaine sont des médias professionnels avec des journalistes salariés.

Au cours de mon enquête, je me suis focalisé sur cinq d’entre eux, à savoir 7iber, ARIJ, Akhbareek, Aramram et JO24.

L’encadrement de la profession et la « bonne manière » d’être journaliste

On ne peut pas comprendre l’existence et le sens de ces médias numériques non-gouvernementaux, si l’on ne se penche pas sur les mécanismes de contrôle exercés par le régime jordanien sur la profession journalistique.

Cet encadrement de la profession par les autorités jordaniennes peut être résumé par deux injonctions.  D’abord, la Loi sur la Presse et les publications de 1998 (principale loi sur la régulation de la presse en Jordanie) stipule que tout journaliste doit être enregistré à la Jordan Press Association (JPA), le syndicat national des journalistes. Cette condition est d’autant plus importante que l’indépendance de la JPA est très fortement questionnée par plusieurs rapports internationaux qui dénoncent la proximité entre le gouvernement et le syndicat. Ensuite, tous les médias, et les médias électroniques n’échappent pas à la règle, « doivent être enregistrées et sous licence auprès du ministère de la Presse et des Publications » (Art.49 Loi sur la Presse et les publications). Comme si ces deux injonctions ne suffisaient pas pour encadrer la profession, les autorités jordaniennes ont amendé la Loi sur la Presse en 2012 en posant une nouvelle condition, puisque le « rédacteur en chef du média doit être membre de la Jordan Press Association depuis au moins quatre ans ».

Perçu comme un « retour à la loi martiale » pour B., journaliste jordanien d’opposition, cet amendement vise surtout à limiter la production des nouveaux médias numériques qui sont en nombre croissant et inquiètent les autorités.

Si le débat public semble se déplacer sur internet et notamment sur ces médias numériques, les autorités jordaniennes tentent d’adapter leur contrôle aux changements du paysage médiatique, en modifiant la législation. A titre d’exemple, la loi sur les « crimes électroniques » de 2010 est souvent utilisé contre les journalistes pour sanctionner tout propos considéré comme diffamatoire, contraire aux valeurs islamiques ou susceptible d’affaiblir le régime (« undermine the regime »).

En plus de cela, la loi antiterroriste révisée en 2014 élargit la définition du terrorisme à « toute action qui pourrait mettre en danger les jordaniens en utilisant internet ou les médias » (3-b).

On retrouve ici les caractéristiques d’un « dispositif légal de restriction » décrit par Olivier Koch dans son analyse du contrôle établi par le régime de Ben Ali sur les journalistes tunisiens.

Dans le cas jordanien, les termes juridiques sont assez flous pour être utilisés dans une multitude de contextes, ce qui facilite l’arbitraire du régime à l’égard des journalistes et contribuent à une « disciplinarisation des pratiques journalistiques ».

Selon Suleyman Sweiss, directeur de l’association jordanienne pour les droits de l’homme « Les journalistes ont l’impression qu’ils peuvent être accusés pour toutes leurs publications, pour un article ou un autre. Ils vivent constamment avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête ».

Le contrôle exercé par le régime sur les journalistes entraîne inévitablement l’autocensure de ces derniers, surtout que les pressions psychologiques sont importantes, comme le souligne le directeur d’un grand média numérique jordanien, « il n’est pas rare que l’on reçoive un coup de téléphone de temps en temps pour nous dire de traiter tel sujet plutôt qu’un autre ».

Si la liberté de la presse est inscrite dans la Constitution et garantie par la monarchie, la réalité de la pratique journalistique démontre bien un encadrement de la profession par le régime qui impose une « bonne manière » d’être journaliste.

Pour sortir de ce cadre imposé, certains journalistes innovent par le biais des médias numériques pour informer différemment sur leur pays. J’ai décidé de me focaliser sur le cas particulier du média jordanien 7iber qui est, selon moi, l’exemple le plus parlant de l’émergence d’un journalisme innovant dans le pays.

7iber sur Soundcloud

Le média 7iber a été créé en 2007 par de jeunes blogueurs jordaniens. Le mot 7iber, que l’on prononce hiber signifie « encre ». Le 7 vient du fait que la lettre arabe ح, qui n’a pas d’équivalent dans l’alphabet latin, correspond à la touche 7 d’un clavier d’ordinateur. En 2007, 7iber se présente comme une plateforme citoyenne qui laisse la place aux contributions des lecteurs et qui dénote par sa liberté de parole. Le média s’impose rapidement comme une arène d’expression alternative pour tous les déçus des grands médias nationaux, et prend un essor considérable au cours des mouvements populaires de 2011-2012. En dix ans, le visage de 7iber s’est totalement transformé, d’un site d’information participatif vers un « magazine électronique qui promeut un journalisme professionnel, critique, transparent et fondé sur des valeurs progressistes », comme l’affirme Du’a ‘Ali, jeune journaliste jordanienne et rédacteur en chef du média.

Sortir du cadre imposé, réinventer le journalisme en Jordanie

Les journalistes de 7iber mettent constamment en avant le professionnalisme du média, parce que l’amalgame est souvent fait entre journalisme numérique et journalisme citoyen voire journalisme amateur.

Pour sortir du cadre imposé par le régime et combler un vide dans le paysage médiatique jordanien, ils soulignent leur neutralité, leur transparence, leur indépendance et la vérification systématique de leurs informations.

« 7iber est un média critique, qui questionne ce qui est établi dans notre société, qui pose le regard là où les gens ne regardent pas habituellement » affirme Mariam Tullic, journaliste jordanienne.

Effectivement, 7iber ouvre le débat sur des questions relativement taboues ou peu discutées, même si elles sont prégnantes dans la société jordanienne. Des sujets de société comme le suicide, le viol, les crimes d’honneur, l’addiction aux drogues ou la peine de mort sont interrogés au moyen d’enquêtes longues et fouillées basées sur des entretiens avec des témoins ou des victimes. Des questions plus politiques et presque intouchables sont également soulevées comme le poids de la loi tribale, les pouvoirs du roi, les relations diplomatiques avec Israël, la censure, le terrorisme ou encore le rôle de l’armée. Les journalistes de 7iber construisent donc un média innovant à la fois sur le fond, par les thèmes abordés, et sur la forme, par les outils utilisés et la proximité avec le lectorat.

7iber est un média qui ne peut exister que sur internet du fait de sa liberté de parole.

Mais les journalistes ont fait de l’outil numérique leur force en réinventant un format journalistique plus libre, et en utilisant des outils audio-visuels multiples qui contribuent à la richesse de leur production. Ainsi, les articles sont souvent accompagnés de reportage-photo, de vidéos explicatives, de cartes ou de graphiques réalisés par l’équipe, ainsi que d’enregistrements audio des entretiens.

L’identité de 7iber est forgée à partir d’une certaine conception du « slow journalism » adapté au contexte jordanien, c’est à dire une volonté de prendre le temps pour le choix et le traitement des sujets, afin de ne pas succomber à la spirale de l’urgence et de l’information en continu.

Les journalistes prennent du recul sur le traitement de l’information fait par les autres médias, et décident de publier moins d’articles (entre 10 et 15 par semaines), mais sous un angle différent, avec un format plus long, des enquêtes plus fouillées.

L’innovation sur la forme journalistique passe également par l’aspect participatif du média.

7iber est né comme une plateforme citoyenne et, malgré la progressive professionnalisation de l’équipe, le média conserve une volonté de faire parler les lecteurs, de les inclure dans la discussion. Ainsi, des débats sont régulièrement organisés pour aborder des questions traitées dans les articles. De même, on trouve sur le site de 7iber un calendrier des événements culturels, politiques ou sportifs choisis par la rédaction et où les journalistes et lecteurs se retrouvent, formant une sorte de communauté 7iber.

Un modèle économique qui fait débat

La liberté de parole propre à 7iber comme à d’autres médias numériques non-gouvernementaux tient à leur modèle économique. 7iber ne bénéficie ni de fonds publics ni de recettes publicitaires et ce afin de garantir une certaine indépendance à l’égard du régime et des grands acteurs économiques dans l’arène nationale.

Le média fonctionne donc grâce à des financements extérieurs octroyés par des bailleurs de fonds occidentaux. Ainsi, 7iber est soutenu par des organisations et des fondations internationales (Fonds européen pour la démocratie, Open Society Foundation, International Media Support), des agences de développement (Agence suédoise de coopération internationale pour le développement) et directement par des États étrangers, comme la Suisse ou les Pays-Bas, par le biais de leurs ambassades en Jordanie.

International Media Support

Comme j’ai pu le constater au cours de nombreux entretiens, ce modèle économique fait débat au sein même de la profession journalistique. Les médias bénéficiant de financements étrangers sont critiqués par la majorité des journalistes des grands médias jordaniens. Reprenant un discours anti-impérialiste, ils accusent les bailleurs de fonds étrangers d’influencer directement la ligne éditoriale des médias concernés et d’imposer aux journalistes des sujets à traiter, ainsi que des codes professionnels à respecter. Pour ces journalistes, les bailleurs de fonds étrangers apparaissent comme des « entrepreneurs de normes médiatiques ». Les médias bénéficiant de financements étrangers rejettent ces accusations mais ils sont contraints de les prendre en compte dans leur discours. Ainsi, au cours d’entretiens, plusieurs journalistes des médias étudiés ont mis en avant leur patriotisme et leur indépendance vis-à-vis des organisations occidentales. Si ce discours patriotique fait sans doute partie d’une stratégie pour se détacher des bailleurs de fonds, je pense qu’il traduit également une réalité de l’engagement professionnel des journalistes en question.

On remarque que le média 7iber n’a pas la prétention de produire une information internationale, les journalistes traitent en très grande majorité l’actualité nationale et se focalisent sur les questions sociales locales. Selon Enrico de Angelis, cet ancrage à l’échelle locale permet aux journalistes de prouver leur activisme politique, de faire entendre leur voix dans le débat national.

Cet engagement dans une voie alternative leur vaut d’être mal perçus dans le milieu professionnel, et ils sont souvent accusés de bâtir un « média négatif » qui n’aborde que des questions sensibles et ne met pas en valeur le pays.

Conclusion

Peu reconnus par la profession, fortement contrôlés par le régime jordanien et accusés d’être plus proches des organisations occidentales que des réalités du pays, les journalistes offrent pourtant une critique d’un modèle social et politique qui trouve un écho auprès de certaines franges de la population. Les journalistes des médias étudiés ont l’ambition de s’inscrire dans le débat public national, ils parlent pour ceux dont on ne parle pas dans la société jordanienne et ils veulent dire ce que beaucoup de gens pensent mais n’osent pas affirmer. En cela, ils contribuent à la formation d’une « arène alternative d’expression » rare en Jordanie, et créent un nouveau format médiatique pour dessiner le visage d’une Jordanie invisible dans les grands médias nationaux mais pourtant bien réelle.

Bibliographie

Pour citer ce billet : Simon Mangon, « Comment informer différemment en contexte autoritaire ? Encadrement de la profession et innovations journalistiques en Jordanie », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 20 mars 2018. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7818

Simon Mangon

Simon Mangon est diplômé de l’Institut d’Études politiques d’Aix-en-Provence, journaliste, il a entrepris un travail de thèse qui porte sur la compréhension de l’évolution du journalisme en Jordanie et dans d’autres contextes autoritaires arabes.

Catégories: Ifpo

Le monastère dit de « la source du baptême » dans la région d’Hébron : une enquête de terrain en cours…

7 février, 2018 - 15:43

Figure 1 : Cadre environnemental du site (Tous droits réservés Bertrand Riba)

Le monastère de ʿAin el-Maʿmoudiyeh, situé à 8 km à l’ouest d’Hébron, est considéré comme tel en raison d’une inscription grecque gravée sur un linteau monumental découvert à terre, en 1946, qui fait mention d’un certain « Démétrios et sa communauté » (fig. 1). En dehors de ce témoignage, peu d’éléments sur place indiquent l’existence d’un ensemble monastique semblable à ceux que l’on connaît dans les campagnes de Judée, si ce n’est sa situation isolée au fond d’un wādī aux pentes escarpées. On y trouve actuellement, au milieu des champs d’oliviers et des vignes aménagés en terrasse, les ruines d’une chapelle baptismale paléochrétienne et d’un bâtiment médiéval (fig. 2).

Figure 2 : Localisation des vestiges 1 : secteur de la chapelle baptismale ; 2 : secteur du bâtiment médiéval (© Geomolg)

L’enjeu des travaux entrepris sur le site par l’Ifpo, en collaboration avec le ministère du Tourisme et des Antiquités de Palestine, consiste à mettre au jour les différentes composantes architecturales du monastère afin de comprendre l’organisation et la fonction de cette communauté implantée dans ce lieu retiré, non loin d’une ancienne voie de communication reliant Gaza à la vieille cité d’Abraham. Une source souterraine qui jaillit des entrailles de la roche calcaire pourrait constituer l’élément fondateur de cet établissement. C’est elle qui a vraisemblablement dicté l’emplacement du baptistère dont le rôle au sein de cet ensemble pourrait avoir été central. Ces deux composantes, la source et le baptistère, sont à l’origine du nom du site qui nous est parvenu jusqu’à aujourd’hui sous l’appellation ʿAin el-Maʿmoudiyeh (« La source du baptême »,عين المعمودية). Cette association avait permis jadis à Clemens Kopp, fin connaisseur de l’histoire des pèlerinages de Terre sainte, d’évoquer le site comme le lieu du « désert » où saint Jean-Baptiste, dans sa jeunesse, a commencé son ministère avant de faire son entrée sur la scène biblique en se retirant dans la région du Jourdain (Luc. I, 80).

Le baptistère

L’analyse architecturale et l’étude du matériel archéologique permettent de situer la construction du baptistère au cours du ᴠɪe siècle. L’édifice adopte le plan d’une chapelle à nef unique dotée d’une abside inscrite à l’intérieur d’un chevet plat (figs. 3 et 4).

 

Figure 3 : Chapelle baptismale (Tous droits réservés Bertrand Riba)

 

Figure 4 : Plan simplifié de la chapelle et des dispositifs qui lui sont associés (les hachures indiquent l’emplacement du bassin primitif) ; (Tous droits réservés Bertrand Riba)

La cuve maçonnée, insérée dans le sol dallé devant l’abside, est l’une des plus grandes de Palestine avec un diamètre de 1,80 m et une profondeur de 1,30 m. Le système hydraulique mis en œuvre est conçu de manière à ce qu’elle soit alimentée en permanence : un souterrain creusé dans la paroi sud du wādī permet de capter la source 11 m plus loin afin d’acheminer l’eau vers la cuve par le biais d’un chenal creusé dans la roche. Un second orifice était destiné à évacuer l’eau par le nord vers l’extérieur du monument. Ce système ingénieux permettait d’obtenir une eau courante, sans cesse renouvelée, et non souillée. Ces fonts baptismaux se distinguent ainsi de la grande majorité des baptistères palestiniens dont les cuves étaient reliées à un réservoir par un conduit ou bien simplement remplies au moyen de récipients et vidées de la même façon. Cette conception peu commune renvoie aux premiers temps du christianisme, à une période où certains écrits, tels que la Didachè, préconisent de pratiquer le baptême dans une eau courante, « vivante », en mouvement, à l’image de celle du Jourdain où fut baptisé le Christ, ou de celles des sources sanctifiées par des baptêmes évangéliques. La chapelle de ʿAin el-Maʿmoudiyeh semble donc témoigner de la volonté de renouer avec une pratique attachée au souvenir d’épisodes bibliques liés à l’origine de ce sacrement. Rappelons également que le souci de conserver l’eau vive à l’état de pureté naturelle et l’aménagement de la cuve dans le sol correspondent aux conditions requises en ce qui concerne la pratique du bain rituel dans le judaïsme. Ainsi, la conception de la chapelle, inspirée des formes classiques issues du monde gréco-romain, telle que l’architecture thermale, paraît ici se conjuguer à une organisation particulière prévue pour répondre aux besoins de rites judéo-chrétiens précis.

Récemment, les fouilles archéologiques ont mis au jour un état antérieur au baptistère. Le monastère n’a donc pas été édifié d’un seul tenant au ᴠɪe siècle pour célébrer une tradition naissante, comme on a pu le supposer, mais il s’inscrit dans une histoire plus ancienne. C’est ce qu’indique un bassin quadrangulaire dont le seul côté entièrement conservé présente une longueur de 2,10 m (fig. 5).

Figure 5 : Bassin primitif en cours de fouille découvert sous l’abside (Tous droits réservés Bertrand Riba)

La profondeur exacte demeure inconnue puisque l’installation a été tronquée au moment de la construction de l’abside et de la pose d’un dallage, mais les parties restantes montrent que celle-ci dépassait 1,40 m. Le sol est pavé d’une mosaïque monochrome, tandis que les parois sont recouvertes d’un enduit hydraulique contenant des tessons qui ne semblent pas antérieurs au ᴠe siècle. Dans l’état actuel de la recherche, la fonction de ce bassin primitif doit être précisée. Il pourrait s’agir d’un simple réservoir d’eau, mais sa situation à l’emplacement de la chapelle baptismale actuelle joue plutôt en faveur d’une installation destinée dès le départ à l’accomplissement de rites. L’hypothèse d’un baptistère plus ancien n’est pas à exclure.

Par ailleurs, l’édifice se distingue par le système d’évacuation mis en oeuvre et le parcours de l’eau à l’extérieur de l’édifice. Le liquide était d’abord récupéré par un bassin circulaire, de 0,54 m de profondeur pour 1 m de diamètre, surmonté d’une margelle de facture identique à celle de la grande cuve intérieure. Les dimensions de ce dispositif conviendraient parfaitement au baptême des enfants, mais rien pour le moment ne permet de s’en assurer. Cette petite cuve bénéficiait également d’une eau courante évacuée par deux orifices dont l’un seulement conserve un conduit de terre cuite par lequel le liquide s’écoulait vers une seconde cuve quadrangulaire juxtaposée à une troisième partiellement dégagée. Ce dispositif peu ordinaire de récupération et de redistribution de l’eau par l’emploi de trois bassins distincts soulève diverses interrogations sur la fonction de ces différents contenants et le statut de l’eau après son passage à l’intérieur de la chapelle. Si la première cuve était bien associée au baptême d’enfants, quel était le rôle des deux autres ? Ces installations étaient-elles liées d’une quelconque manière à la liturgie baptismale ou bien jouaient-elles un rôle d’ordre strictement pratique ? Les prochaines campagnes de fouilles permettront sans doute une meilleure compréhension de cette organisation particulière.

La quête des bâtiments communautaires

Si leur place varie dans les provinces de Palestine, les baptistères intègrent toujours un ensemble architectural cohérent destiné à répondre au mieux aux besoins de la liturgie. L’église, dans laquelle se déroule l’eucharistie, était rarement éloignée du lieu du baptême de façon à ce que les différentes étapes de la cérémonie de l’initiation puissent s’enchaîner. Les baptistères se placent donc tantôt dans l’une des annexes qui longent les collatéraux des basiliques, tantôt dans l’une des salles qui flanquent l’abside. D’autres, un peu plus éloignés du côté ouest, étaient accessibles par l’atrium ou le narthex. À ʿAin el-Maʿmoudiyeh, les travaux archéologiques n’ont pas permis de mettre en évidence le contexte architectural dans lequel s’inscrivait le baptistère en dehors d’une cour où se trouvaient les bassins évoqués plus haut. En revanche, les fouilles programmées dans le secteur du bâtiment médiéval, sur les premières hauteurs du versant septentrional du wādī, ont révélé les traces d’installations contemporaines du baptistère. La découverte d’un pavement de mosaïque soigné, malheureusement très endommagé par les constructeurs médiévaux et les pilleurs, indique l’emplacement d’un bâtiment paléochrétien adossé à la paroi rocheuse. Ce témoignage, malgré son aspect très fragmentaire, permet d’envisager l’existence d’une chapelle semi-rupestre semblable à celle que l’on trouve dans certains monastères établis dans les wādīs du désert de Judée. Les fouilles ont aussi mis au jour un second pan de mosaïque associé au même niveau de sol, caractérisé par un tapis de fleurettes comparable à ceux fréquemment employés dans les ensembles religieux du ᴠɪe siècle (fig. 6).

Figure 6 : Pavement de mosaïque d’un édifice protobyzantin (Tous droits réservés Bertrand Riba)

Ce sol est connecté à la façade occidentale d’un bâtiment dont seul l’angle sud-ouest a été dégagé, dévoilant un nouveau sol de mosaïque situé à une hauteur supérieure et auquel correspond un conduit destiné à l’évacuation de l’eau depuis l’intérieur du bâtiment. La poursuite des travaux dans ce secteur devrait permettre de préciser le plan et la fonction de ce monument inédit.

L’occupation du site à partir de la période médiévale

Il est trop tôt pour préciser les modalités de l’occupation du site à partir de la conquête arabo-musulmane de la région survenue au ᴠɪɪe siècle. En revanche, la période franque est bien représentée par le matériel céramique et les vestiges de l’édifice qui s’élèvent actuellement contre le flanc nord du wādī, dans la zone des bâtiments protobyzantins évoqués ci-dessus (fig. 7).

Figure 7 : Ruine du bâtiment médiéval (Tous droits réservés Bertrand Riba)

Un mur massif, large de 2 m, est relié à la paroi rocheuse par une voûte en arc brisé surbaissé. La construction se distingue par la présence d’un oculus quadrilobé typique de l’architecture latine. Cette ouverture zénithale, singulière par son emplacement dans la voûte à l’aplomb du passage entre la paroi rocheuse taillée et le mur (fig. 8), s’explique par le besoin d’aérer et d’éclairer l’espace qu’il surplombe.

Figure 8 : Oculus quadrilobé (Tous droits réservés Bertrand Riba)

L’attestation ou non d’un étage permettra de préciser si l’oculus captait directement la lumière du soleil ou bien s’il était inséré dans le sol d’une pièce supérieure. Le labour des cultures situées devant ces ruines n’a laissé aucun vestige en place, mais les tranchées réalisées à cet endroit ont permis d’observer des entailles dans le substrat dont la présence indique l’emplacement d’un mur parallèle, également épais de 2 m. L’amorce d’une voûte visible à la hauteur de la dernière assise du mur conservé témoigne du type de couverture autrefois mis en œuvre entre les deux constructions. Par ailleurs, du côté ouest, le départ d’un grand arc brisé aplati perpendiculaire aux vestiges en place révèle l’existence d’un second corps de bâtiment aujourd’hui disparu. Ce constat permet d’envisager une croisée de voûte au niveau du coude dessiné par les deux ailes du bâtiment. Ainsi, malgré le caractère très mal préservé des ruines, l’analyse architecturale en cours donne l’occasion de mieux comprendre le plan initial de l’édifice. Enfin, l’occupation du site se poursuit au-delà du retrait des Croisés. La période mamelouke est particulièrement bien représentée par des foyers, de la vaisselle et quelques monnaies. Cette population se contente de réoccuper les lieux en y apportant quelques remaniements mineurs.

Conclusion

Cette brève présentation a pour but de mettre en lumière l’importance qu’il convient d’accorder au site de ʿAin el-Maʿmoudiyeh. À ce jour, les récents travaux engagés sur le terrain ont permis de mieux saisir les caractéristiques particulières du baptistère, de localiser certaines composantes architecturales inédites et de préciser l’histoire du lieu. Le site est aussi l’un des rares ensembles archéologiques conservés à offrir l’occasion d’étudier le développement d’un établissement monastique à partir d’une source sanctifiée. La conception de la chapelle et sa relation avec l’eau naturelle appuient en effet l’hypothèse formulée par Clemens Kopp selon laquelle il convient d’enraciner dès l’Antiquité une tradition médiévale relative à la jeunesse de saint Jean-Baptiste administrant le sacrement du baptême à cet endroit. L’ancrage de cette tradition pourrait être le fait de la communauté religieuse soucieuse de hisser le site, en termes de notoriété, au niveau des lieux bibliques renommés attachés à la pratique du baptême. Cette stratégie a pu constituer un bon moyen de susciter l’attrait des fidèles qui sillonnaient les routes de Palestine, et si de prime abord la situation isolée du site à l’écart des axes principaux ne semble guère propice à la pratique du pèlerinage, les prospections récentes ont mis en évidence son accessibilité. Il était relativement aisé, en réalité, d’emprunter cet itinéraire bis par l’embouchure ouest du wādī et de suivre celui-ci jusqu’au monastère avant de remonter ses pentes vers l’est en direction de la prestigieuse cité des patriarches (Hébron) située à quelques kilomètres de là. La présence d’un petit fortin protobyzantin au point culminant d’une colline qui domine le site, renforce l’idée d’un lieu de passage fréquenté. Au cours de la période médiévale, le site continue d’être occupé, mais son rôle à cette époque reste encore à préciser.

Bibliographie
  • C. Kopp et A.-M. Steve, “Le désert de Saint Jean près d’Hébron”, Revue Biblique n° 53, p. 547-575, 1946. Consultable sur JSTOR : http://www.jstor.org/stable/44091167

Pour citer ce billet : Bertrand Riba, « Le monastère dit de « la source du baptême » dans la région d’Hébron : une enquête de terrain en cours… », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 07 février 2018. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7573

Betrand Riba

Bertrand Riba est chercheur à l’Ifpo, Territoires palestiniens. Il dirige les travaux archéologiques sur le site de ʿAin el-Maʿmoudiyeh, dans la région d’Hébron, en collaboration avec le ministère du Tourisme et des Antiquités de Palestine. Son domaine de recherche se concentre sur le phénomène du pèlerinage chrétien au cours de la période protobyzantine au témoignage de l’archéologie.

Page personnelle et bibliographie sur le site de l’Ifpo : http://www.ifporient.org/bertrand-riba

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