Le travail des déplacés syriens : de la migration forcée au travail sans-droits

Date: 
9 March, 2018 - 14:00 - 18:00
Le travail des déplacés syriens : de la migration forcée au travail sans-droits

Journée d'études organisée dans le cadre du séminaire commun du Département des études contemporaines de l'Ifpo, de l'Observatoire des compétences et métiers de l'USJ, et de l'Orient Institut Beirut (OIB) : « Aux marges du salariat ? Travailler et contester au Liban : du travail migrant à la grande distribution » et avec la participatin de l'ANR Lajeh.

Programme

"L'encampement" des réfugiés syriens au Moyen Orient : déborder les frontières de la vulnérabilité par le travail »

Delphine Mercier, (Laboratoire d’Économie et de Sociologie du Travail (LEST), Aix-en-Provence) ; Mustapha El Miri (LEST)

Résumé

Alors que les débats sur l’accueil des réfugiés ont animé principalement les arènes politiques en Europe et en Amérique du Nord, c’est massivement vers les pays limitrophes que les réfugiés syriens se sont dirigés. Le Liban, la Jordanie et la Turquie accueillent aujourd’hui près de cinq millions d’exilés qui vivent dans des conditions de forte vulnérabilité. L’aide internationale qui arrive dans cette région rétribue essentiellement ces pays pour leur rôle de sous-traitants de l’Europe et de l’Amérique du Nord dans la gestion du maintien du flux d’exilés et ne profite que très peu aux exilés eux-mêmes. D’ailleurs, pour empêcher une installation définitive de ces réfugiés sur leurs territoires, ces États limitent les aides et développent des politiques publiques de criminalisation assimilables aux logiques des centres de rétention. Face à cette vulnérabilité, les réfugiés n’ont d’autres choix que de survivre par leurs propres moyens. Les moins pauvres se tournent vers « l’industrie des passeurs » et « empruntent » les longues routes, périlleuses et couteuses, de l’exil vers l’Europe. Les autres partent en quête de moyens de subsistance stables, qui ne dépendent pas de l’aide internationale ou locale et investissent les marges du marché du travail, déjà occupées par les populations pauvres locales ou d’anciens migrants. Cette quête de travail emprunte souvent les chemins des réseaux familiaux, des intermédiaires du secteur informel et se concentre dans quelques secteurs de l’économie. C’est à ces stratégies de survie au quotidien des réfugiés que nous nous sommes intéressés lors de notre enquête ethnographique au Moyen Orient.

A propos des intervenant·e·s

Mustapha El Miri is a Senior Lecturer in Sociology at the University of Aix-Marseille. His latest researches focus on migrations and on their social effects in the Mediterranean basin. In his most recent works, he analyses the social qualification of migrants in the home countries; the  beginning of the undocumented migrants’ phenomenon; the integration modes, and the transformation relationships at the border in the light of migration in transnational areas integrated in the economic globalization (the Hispanic-Moroccan case).

Delphine Mercier is a Work Sociologist affiliated to the Laboratoire d’économie et de sociologie du travail (LEST) in Aix en Provence. Her works focus on free industrial export zones in the borders, namely in Mexico and in Central America, but also in Europe, North Africa and South America. She has analysed relocated subcontracted companies operating in border areas characterised by strong economic differences, particularly on the production systems and on the technical circulations in conjunction with work conditions. During the last few years, she has focused on labour and migration in the frame of “globalization from the bottom”, and “globalization on the field”.

Travail des enfants : ethnographie d’un c(h)amp du Akkar, Liban

Sofia Agosta (Doctorante Centre Population et Développement (CEPED), Paris Descartes) ; Michele Scala (Doctorant Orient Institut Beirut (OIB), Institut de Recherches sur les Mondes arabes et Musulmans (Iremam), Aix-Marseille Université, associé à l’Ifpo)

Résumé

Cette étude est le fruit d’une recherche ethnographique portant sur la mise au travail de mineurs œuvrant en milieu rural dans la région du Sahel au Nord du Liban. Avec l’afflux de réfugiés syriens au Liban, la recherche d’un logement (et puis d’un travail) a engendré des formes très diverses d’installation et d’organisation : des camps informels en passant par les garages et jusqu’aux champs agricoles. Dans ce dernier cas de figure, le champ devient aussi un campement. En échange de logement et d’un quota sur le vendu de la production, le chef de famille négocie un arrangement avec le propriétaire terrien qui s’avère indispensable au fonctionnement de l’économie rurale de la région. Le pseudo salaire tiré du vendu sur la production ne suffit pas à subvenir aux besoins des familles qui sont contraintes à s’endetter auprès du commanditaire et des magasins de proximité. Les prêts contractés sont pensés de manière à qu’ils ne puissent pas être rendus avec le revenu perçu, et les familles se retrouvent bridées dans une condition de servage pour dette vis-à-vis de leurs créditeurs. Assimilable au métayage et au péonage agricoles, cet arrangement comporte l’accomplissement du travail à tout prix sans limites d’heures, et la mise au travail du plus grand nombre de main d’œuvre possible sans limite d’âge. Pris dans un engrenage plus large, le travail des enfants apparaît comme le résultat ultime d’une chaîne d’exploitation impliquant des entières familles de déplacés syriens employées dans le travail de la terre. Dans ce contexte, bien que les mineurs accomplissent plusieurs tâches indispensables à la production, leur statut de travailleurs est loin d’être reconnu comme tel. D’une part les adultes forcés de les employer, déclassent leurs activités au rang de « tâches d’accompagnement ». D’autre part, en interdisant le travail des enfants, la loi participe à la création « d’une économie non règlementée aux multiples avantages » (Morice) où le travail des mineurs résulte comme une pathologie à soigner, mais qui s’avère essentielle aux logiques du marché. En remontant la chaîne de la production du dernier bout (les enfants) jusqu’aux distributeurs, en passant par des simsar et des médiateurs de toute sorte, on s’aperçoit vite d’une donnée : les ultimes bénéficiaires du travail des enfants c’est nous qui achetons nos fraises chez les dakâkîn ou au supermarché.

A propos des intervenant·e·s

Sofia Agosta : doctorante au Centre Population et Développement (Ceped), Paris Descartes, elle prépare une thèse portant sur le statut des mineurs non accompagnées en Sicile sous la direction de Fred Eboko (Ceped) et Nelly Robin (Ceped) après une carrière dans l’humanitaire (Palerme, Rome, Tchad, Sénégal, Liban).

Michele Scala : doctoral fellow à l’Orient Institut Beirut (OIB), associé à l’Ifpo, il prépare une thèse à Aix-Marseille Université (Iremam) sur les rapports entre clientélisme et travail au Liban sous la direction de Richard Jacquememond (Amu, Iremam) et Myriam Catusse (Cnrs, Iremam). Parmi ses publications : « Clientélisme et contestation : l'exemple de la mobilisation des travailleurs de Spinneys au Liban », dans Confluences Méditerranée, 2015/1, n° 92, pp. 113-123. Voir aussi : http://iremam.cnrs.fr/spip.php?article4029&lang=fr.

"Les réfugiés volontaires" : travailleurs invisibles des dispositifs d’intervention de l’aide internationale ? »

Leila Drif (Doctorante EHESS-IRIS, associée à l'Ifpo)

Résumé

L’aide internationale, plus qu’une simple dépendance à l’égard de ses ressources, génère, dans l’organisation même de son entreprise de redistribution, des formes de « mise au travail » de certains de ses bénéficiaires, basées sur du volontariat rémunéré. Au Liban, dans le contexte d’accès contraint au marché du travail, le phénomène s’est popularisé auprès des réfugiés syriens, comme des acteurs de l’aide ; qu’il s’agisse du Haut- Commissariat aux Réfugiés de l’ONU ou de ses partenaires locaux. A Beyrouth ou Tripoli, le caractère urbain et disséminé de la présence de ces déplacés syriens a, en effet, rendu centrale la question de l’accès aux bénéficiaires, et ce, d’autant plus dans certaines marges où l’accès aux espaces est lui-même contraint pour les agents humanitaires. Nouveau maillon du dispositif de délégation de l’aide, des réfugiés syriens, bénéficiaires de ces organisations, se voient alors confiés des tâches incombant à l’organisation du travail interne des ONG, excédant ainsi les catégories d’empowerment ou d’activité génératrice de revenus (AGR). Cette communication interroge cet aspect du travail informel des réfugiés syriens, à partir du profil de ses acteurs et de leurs parcours, entre économie de la survie et/ou professionnalisation à la marge.

A propos de l'intervenante

Leila Drif, doctorante de l’EHESS-IRIS associée à l’Ifpo. Elle prépare une thèse en anthropologie, sur la production et l’organisation des territoires d’accueil des réfugiés syriens dans les marges de la banlieue sud de Beyrouth. Dans ce cadre, elle enquête sur les reconfigurations du champ associatif local, produites par l’aide internationale du Plan de Réponse à la Crise au Liban, et ses effets sur les économies domestiques des déplacés syriens.

Discutant·e·s

  • Kamel Doraï, Directeur du Département des Études Contemporaines (DEC), Ifpo
  • Roula Abi Habib Khoury, Directrice du Centre d’Études pour le Monde Arabe Moderne (Cemam), USJ

Date et horaire

Vendredi, 9 mars 2018 de 14 h à 18h

Lieu

Université Saint Joseph, Campus de l’innovation et du sport, auditorium François Bassil

Contacts et renseignements